Analyse de la situation en Turquie ?

ArticleCrise bancaire5 septembre 2018 - 07:46:06

Vous l’avez sûrement entendu aux nouvelles, la Turquie est dans une mauvaise situation financière...

Comme à son habitude, le président américain a menacé de bloquer les importations de produits turcs ou encore de geler les comptes bancaires que les fonctionnaires turcs les plus riches pourraient avoir sur le sol américain. En représailles, le président turc a menacé également de bloquer les importations américaines en Turquie et de geler tout compte que les responsables américains pourraient avoir en Turquie, allant même jusqu'à aller déclarer : « ils ont le dollar américain, mais nous avons Allah ! » Mais trêves de balivernes et soyons un peu sérieux. Qu'en est-il vraiment de la situation économique en Turquie ? Quelle est la gravité de la réalité et que se passe-t-il là-bas ?

Pour faire simple, la situation est la suivante. Les entreprises turques ont emprunté en euros et en dollars américains pour bénéficier de faibles taux d'intérêt, mais la lire turque a chuté de manière significative cette année. Ainsi ils doivent rembourser leur prêt en devises étrangères, ce qui est beaucoup plus élevé en valeur nominale que ce qu'ils ont emprunté. Cela les a mis en faillite puisque leurs revenus sont en livres turques. Ce qui s'est passé est d’une simplicité aberrante et montre que le monde financier n'est pas du tout efficient. Rentrons dans les détails et donnons les sources et preuves de ce que nous avançons : Les taux d'intérêts en Turquie ont toujours été historiquement très élevés avec des taux entre 10 % et 14 % au cours des cinq dernières années. La question est, comment une économie peut-elle survivre à un taux d'intérêt de 12 % ? Cela signifie que votre argent doit rapporter 12% chaque année, simplement pour garder votre pouvoir d'achat. Cela signifierait que les entreprises empruntent leur argent à 12%, et doivent donc fournir un rendement d'au moins 12%. Et comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous, qu'il ne s'agit pas d'une situation nouvelle. Récemment, le taux d'intérêt a grimpé à 26 %. Alors selon vous, d’où vient le problème ? Surtout qu’à la vue du graphique cela s’est déjà produit. C'était même le taux d'intérêt habituel entre 2003 et 2006. Pourtant, la Turquie a survécu et, à l'époque, personne ne se préoccupait de la situation du pays.

La différence, c'est que la lire turque est en forte baisse. Cette année, elle a perdu 42 % en août 2018, soit une perte annualisée de 63 %. En fait, les entreprises turques se sont crues assez intelligentes pour emprunter et rembourser leur prêt en euros pour profiter des taux d'intérêt nul. Comme l'inflation était de 12 % dans le pays, les entreprises augmentaient leurs prix de 12 %, mais elles remboursaient leur dette à 0 %. Elles faisaient donc de l'argent facile. Au même moment, certains investisseurs tout aussi intelligents effectuaient une opération de « carry-trade » en vendant des euros, des USD ou des yens japonais, tout en achetant des livres turques pour ainsi bénéficier d'un taux d'intérêt de 12 %, en supposant que le taux de change ne varie pas beaucoup. Le carry-trade consiste à prêter à un taux très bas pour investir dans un produit avec une plus forte rentabilité et prendre la différence. Les japonais sont bien connus pour être les experts dans ce jeu puisque leur taux d'intérêt est négatif. Les Européens ont rejoint le club grâce à la politique de taux zéro de la Banque centrale européenne.

C'était un bon commerce en 2017. Les taux d'intérêt étaient de 12%, la livre turque n'a baissé que de 8%, le gain net a été de 4 %.

Cela a bien fonctionné jusqu'au moment où les États-Unis ont sifflé la fin de la récréation en exerçant des pressions sur les marchés émergents par une augmentation des taux d'intérêt et donc du prix du dollar. Les exportations sont devenues plus difficiles puisque les prêts sont en dollar. La livre turque a commencé à chuter en raison d'une situation difficile pour les marchés émergents. Dans le même temps, le carry trade USD-Lire turque est devenu moins attrayant, ce qui a fait fuir les capitaux.

Puis, la situation cauchemardesque s'est produite. Le marché est devenu tellement surchargé, aussi bien par les opérations de carry trade que par les sociétés turques empruntant en devises étrangères, que la lire turque est entrée dans une spirale descendante.Cela signifie que les entreprises turques ont dû rembourser leurs prêts dans une forte devise étrangère alors que leurs revenus étaient encore en livres turques. Au moment de la rédaction de cet article, la lire perdait 63 % depuis le début de l'année. Cela signifie que les entreprises perdront 63% alors qu'elles pensaient économiser 12% sur le coût de leurs prêts. En clair leur dette s’est alourdie de 63%.Il est facile de comprendre comment tout ce système est en train de faire faillite.

La devise en baisse est la nouvelle donnée qui modifie l'ensemble de la situation par rapport à la période 2003-2006.

Alors, quel est l'impact de la baisse selon vous ? La Turquie n'est pas comme la Grèce ou l'Argentine. C'est un pays beaucoup plus grand. La population de la Turquie compte 80 millions d'habitants. Son PIB est de 900 milliards USD, ce qui en fait le 17ème pays du monde. En comparaison, la Grèce était le 53ème pays au monde avec 200 milliards USD de PIB. Concernant de l'exposition des banques étrangères à la Turquie, la banque des règlements internationaux a publié les dernières données. Le montant total est de 265 milliards USD. Il s'agit probablement de la pointe de l'iceberg. Souvenez-vous, lorsque la Grèce a chuté, le chiffre officiel à l'époque était de 8 milliards de dollars US ; aujourd’hui il s’agit de 265 milliards, soit 33 fois plus. Et nous connaissons l’impact qu’a eu la Grèce.

L'exposition à la Turquie est très concentrée sur l'Europe. Le montant est déjà très important. Cela signifie que le système ne peut pas laisser la Turquie faire faillite, sinon tout le système disparaît. Cela signifie donc que les autres pays devront renflouer la Turquie, soit en accordant des prêts, en annulant une partie de la dette ou par toute autre manœuvre qu’ils sont si ingénieux à mettre en place.

Source: BUNKER OR&ARGENT

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